8 - De "rien" à toi
23 juillet
Pour enclencher un poème, il faut « avoir vécu » et ne se sentir « loin » de rien
Et quand bien même on se sentirait « loin », il nous faut demeurer proche de ce « loin »… comme d’un phénomène en apnée
Ralentir, faire vibrer, résonner… la souche glacière du dessous : entendre ses craquements, craindre ses débordements
Se hérisser
S’éprouver dans l’éveil soudain, dans le lien fidèle, dans la connaissance interstitielle
Oh… de « pas grand-chose » : juste de « ce qui vient », quand l’émotion n’a plus cours et que les chiens sont absents — aucun aboiement
Il ne se passe rien
C’est foudroyant
On écarte le sel, comme d’autres font flancher la mer sur le côté ou l’éventrent dans le sang
On repousse le désir, et on entre dans le flow par la grande faille qui ébruite ses vents
On cherche « plus profond », là où le rien pourrait s’apparenter au Tout — sans question, ni raisonnement ; sans attente, ni conception
Là où rien ne vient, parce que « pas besoin »
Rien, parce qu’un peu de peur peut-être ?… : le « soi » toujours en alerte souterraine — preuve qu’il résiste encore et qu’en douce, il dort
… Tel un petit animal en mal d’appât
… Telle une couleuvre aux couleurs effacées et au rythme brouillé
« Le soi », même infime et quasi-neutre, fait le guet dans l’anneau de survie… au cas où on le pille
Devenir « ce rien », pour lui, ne correspond qu’à la négation de ce qui lui a donné Vie
Se soustraire aux Lois de la Physique, pour lui, engage l’irrationnel à souffrir — puisque l’instinct ici le fait tenir !
Cette part de nous, incompressible, se maintient… en sous-main, comme du plomb ; mais le faire « couler » engendrerait la mort karmique du condamné : sa disparition dans un gouffre pour des suites éternelles — sans possibilité de transformation
Alors, le rien se fait attendre… dans un Temps cosmique incertain
Alors, ici, nous relationnons — à l’extrême
Et nous nous aiguisons, sans rien connaître du Mystère qui nous a fait apparaître
Nous ne sommes pas « rien » : quelque chose de constitutif nous attache et nous bloque dans notre corps — lequel s’enracine lui-même dans l’espace environnant ; alors, à la marge des deux, quelque chose émerge de créatif et de troublant, de vrai et d’aimant
Magnétisés par on ne sait quelle Source de l’Ange, les uns et les autres, ensemble, « nous devenons » : nous nous alignons à l’amorisation qui, en nous, trouve sa résolution
Notre dissolution n’opère que par « le haut » — dans le don
Ce n’est pas à proprement parler « une disparition », mais bien plutôt une transmutation — de soi — en phénoménalité énergétique, poussant le monde à exister
Nous travaillons à l’oeuvre commune : nous la détruisons, nous la ressuscitons ; jamais nous n’abandonnons — aucune trêve
Nous y revenons — même si la confiance est perturbée, même si l’oiseau s’est envolé
Fondamentalement, on ne voit pas, on ne sait pas : on ne connaît que ce que la dimension qu’on habite nous invite à découvrir dans un contexte « situé », éminemment singulier
Peu à peu, on conquiert et on affine la forme qu’à la naissance on nous a donnée…
Tout d’abord « potentielle », elle se précise dès lors qu’on en active un à un les ressorts innés
Je n’ai pas profité de l’enfance pour approfondir, au sein de « ma gentille personne », toutes les potentialités de la Création
Je ne connais de moi que ce qui me pousse à n’en faire à peu près « rien »
Le reste, je le dénigre
Le reste, je l’écrase… au profit d’un perpétuel rassemblement sur place, dans l’émerveillement d’une promenade miraculeuse, creusée à même la roche
L’effort est colossal
La grotte magistrale
Je recule face à elle, tout en continuant de sentir sa fraîcheur me traverser
Son cristal est fragile ; les découpes dangereuses et magiques
Le son y est clair et pur ; j’agite les tintinnabuleurs, qui me répondent en choeur
Personne ne l’habite, ni au dedans d’elle ne s’agite : tout semble arrêté ou lentement « passer »
L’eau, présente, se déverse sans stagner : elle ruisselle, formant des coudes dans le relief et alimentant des flaques au sol
Je me mire dans leur transparence ; je n’y repère que de l’énigme personnelle — ni laide, ni belle ; ni prisonnière, ni affranchie ; ni particulièrement souffrante, ni franchement heureuse
Simplement, je me supporte : en soutenant mon regard qui s’échappe, j’en pénètre l’opacité et le doute, l’élan et la vivacité, la tristesse et l’espoir
Un sentiment peut-être d’insincérité ou bien une simple hésitation — comme l’effet d’un vol brusquement suspendu ou d’un souffle brutalement coupé
Le temps qu’il faut ! pour récupérer et « se reformer » — pour différemment s’apprécier et se renommer
Le temps qu’on se donne ! pour renaître à soi-même, fondamentalement — sans excès accablant, ni faux-semblant
« Paraître » s’arrête… là où on le veut
Et si l’on souhaite encore « dormir », cela n’est accordé qu’aux anciens et aux vieux !
Je me présente comme une graine, qui effleure la racine qui me relie à toi : je veux pousser « là », comme un champ de fleurs dans la rosée matinale, ébloui par son propre éclat
Je te donne la couleur harmonisée, l’eau douce et, dans chaque goutte, le reflet de toi
Je chavire mes amarres ; je pulvérise ce qu’il reste de moi… pour devenir « toi » — ce que tu ne me demandes pas
Sans lourdeur, je me pose au dedans de la fleur — au coeur de son pistil nourrissant : je suis l’abeille qui, ainsi, « dans toi »… meurt
Et se régénère
J’allège ma substance : j’irrigue mes vaisseaux et j’aère mes poumons ; je sens bon
Tu accueilles ma présence, comme un garçon… qui ne sectionne la tige d’aucune fleur
Au contraire, autour de moi, tu recueilles « toute la terre » — celle qui me fait vivre — et tu me permets d’inspirer
J’expire dans l’air quelque chose d’ardent et de frais
Alors tu me regardes me trouver jeune et comblée, douce et sucrée
Les blés ont poussé
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