21 - Est-ce bien « moi » ?

12 août

La nuit est-elle si obscure que ce que les gens veulent bien imaginer ou nous faire croire ?

Ils décrivent la maladie… Ils le tentent, et ils la fantasment aussi

Mais, moi-même, suis-je seulement « malade » ?… Ou, tout au contraire, « mieux portante » que quiconque autour de moi ?

On prétend que les schizophrènes s’enferment dans un cocon pour compenser la fragmentation de leur identité et l’indéfinissable de leur réalité ; et qu’en eux-mêmes, pour se rassurer, ils ne cessent de fixer et d’absorber « la tâche » — détaillée jusque dans le vertige des gouffres ou le flou des abstractions

Entre eux et l’extérieur, ce serait gelé ; mais, intimement, leurs yeux vivraient, serrés, dans des dimensions enténébrées ou surexposées

Ils seraient « pénétrés »

Comme cette impression de blindage — derrière une vitre bien trop épaisse et translucide, ne laissant percevoir que les ombres depuis l’autre côté

Comme ces peurs, internes, déclenchées par un gigantesque « théâtre chinois », aux contours indéfinis et sur lesquels, en permanence, l’esprit projetterait ses propres références, traumatiques

Derrière le verre, à partir de vagues impressions sensitives ou d’ébauches cognitives déstructurées, le monde en moi émergerait à la manière « d’un mauvais film » — hideux parce qu’incomplet, fantasmé ou déformé

J’essaie de suivre…

Au fil du délire, est-il clair que je ressemble à cela ?… A la lumière de la psychose, est-il évident que je respire comme cela ?

Est-ce bien moi qui sens et qui fais ? Qui agence et qui déploie ?

Que reste-t-il du « créateur » en moi ?

Que dois-je penser de « cette source » que je teste dans ma poitrine à chacun de mes souffles, plus profonds ?

Soudain, l’image que j’ai de moi se superpose et se confond au « rien » — ce néant, insoutenable brouillon de l’être, pétri et gâché

Je ne veux pas réfléchir

Juste laisser remonter ce qu’en moi, il y a d’inconscient et de supra-conscient ; ce qu’il y a de perturbé et d’éveillé, de cave et de grenier, pour me préparer… aussi bien à la chute qu’à l’élévation, à la damnation qu’à la résurrection

Je guette une résolution

J’espère un relèvement, une fin féconde et unifiée

Je travaille l’ombre pour connaître le bout inexistant du chemin — le long de la corde que je suis

J’investis le moment et l’humeur pour faire éclore leur opposé

Je m’équilibre dans l’ascension

Sur une crête surplombant deux versants — chacun, champêtre et dramatique

Mon Tao est d’aplomb

Mais son appel, principalement, me conduit à anéantir toute sensation, toute émotion, toute fluidité : l’attirance ou le dégoût, l’accord ou le rejet, la compréhension ou le mystère

Volontairement, je perds le sens logique et m’insinue dans la vie — très dévêtue

Dépourvue de filtres ; et pauvre en solutions

Les formes géantes m’impressionnent et me stimulent ; les rythmes coulés me fondent et m’épanouissent

Je m’ouvre à la résonance de fond et n’anticipe plus

Je touche la terre du pied et, tel un ballon, rebondis sans tarder

Les schizophrènes vivent enfermés ; chez moi, bien calfeutrée, je rêve de liberté

Je suis « cela » et je ne le suis pas

J’avais dit… « no more », mais voilà… un texte par là est passé

Une mythologie déjantée, animant des personnages auxquels rien ne résiste : ni l’audace, ni l’hilarité ; ni la tension, ni la fantaisie

Ils sont « ce qu’ils sont » : vivants et décomplexés, sérieux et ivres

Ils plongent direct… dans le lacustre des Alpes antiques, ou dans le marin des jardins méditerranéens

C’est ancien

Et cela repose en nos psychés, comme une nage douce et effilée ; comme une tendresse vaste et archaïque ; une mémoire diffuse et érudite ; un espace vif et stagnant

Des silhouettes, toujours étirées ; des évanescences, souvent silencieuses ; une atmosphère, à jamais sépia-mordorée

Une odeur de bibliothèque, depuis longtemps verrouillée

Une façon élégante de rôder et de s’affirmer

Le cloître d’un monastère… Et le scriptorium, avec ses parchemins

Tout comme les moines-enlumineurs, nous sommes les passeurs de typologies récurrentes et fracturées

De voyages et d’odyssées… sans adresses où échouer, ou accoster

De courriers… sans destinataires ; de missives… sans sujets

Foncièrement, sans le principe de Dieu, l’Homme ne sait où il va

Il visite des sphères, sans créer de sens ; il soulève des montagnes de sel et agonise aux portes des églises

Aveugle, il s’initie à l’art des siffleurs et conduit les bêtes

Arrogant, il dégringole la pente et se brise sur la flèche désignant le soleil levant

Ne pas réfléchir, toujours, et se laisser guider… par la brume schizophrène — par l’évidement infini, par l’expression nouée et par la résistance inspirée

Alors, peut-être, se sent-on comme un peu « troué » ?… Mité et parasité

La texture des mots devient-elle trop consistante et somnolente ? Inaudible pour le commun des lecteurs ? Et l’auteur, seul dans son cosmos, mute-t-il selon sa nature... psychotique ?

Un mur se dresse-t-il ? Et la communication se rompt-elle ?

La Lumière se soustrait-elle ? S’échappe-t-elle du « dream-catcher » le plus intérieur et le plus cher ?

Non, pourtant

Tout demeure en suspend

Tout attend

Sans pourrir, immobile, tout s’éternise dans « le juste présent »

Plus de Néant

On pressent un changement, lent… Les physiologies s’ancrent, s’érigent et basculent : on écoute les âmes odorantes nous bercer de leurs souvenirs pérennes

Alors, on se découvre « vivant » !… juste une fois, aussi, qu’on se sait « bien mort »

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