26 - La faille
18 août
Je suis sur « la faille » — juste en son milieu
A l’instar de l’Homme de Vitruve, à la verticale je flotte
C’est mon repos de cachalot — tête en haut
Je perçois la lumière à la surface de l’eau ; ses rayons les plus profonds clignent et me touchent de leurs tentacules, au laser irradiant
Sans respirer, je m’éternise dans le bain de molécules salées
Le milieu nourricier me porte comme un corps étranger, et néanmoins familier ; un corps dur et étanche… pourtant, par lui, ni rejeté, ni absorbé — ni dissout, ni désagrégé
« Je suis », immergée dans ce que la Terre a de plus grand : l’Océan
Le son y est mystérieux ; les basses me saisissent dans mon enveloppe charnelle… plus ample, mais aussi plus dense et pénétrée du dedans
Mes propres cellules vibrent à l’onde externe, venue de loin
En moi, elles sont le nid d’une synchronie d’éclosions multiples : d’un grouillement, d’un grésillement ; d’une chimie, d’une maturation ; d’une organicité collective tout juste née, d’une ouverture inconditionnelle déjà incarnée
L’Ange alors me reconnaît et de moi prend possession
Il me soulève, me dépose, me retourne, me caresse et me contemple ; et, sans rien me dire, me chuchote tout bas… ce que tu pourrais me dire, toi
Il est l’Ange
Je suis la femme
Nous nous comprenons sur des modes brefs et différenciés, mais aussi sur des fréquences pérennes et partagées
Ce qui est émergent et concis éclate, tout haut, dans le son
Ce qui est long et sinueux s’étale, à bas bruit, dans la marée
Une tonalité de fond qui, tous, « nous tient »
Les courants sont doux et lents, indolents et excitants
Ils s’effacent les uns les autres ; se conjuguent, s’opposent ou se cumulent… en dansant violemment
Les souffles ainsi se mélangent et chantent la genèse des dieux
Ascendants, ils tressaillent et éruptent, drus et fragmentés comme d’insoumises falaises
Descendants, ils plongent et s’engouffrent, lisses et puissants comme des vers géants
A leur conjonction, une spirale ou un nœud : une boule de feu — au coeur agité, luminescent, vif et transparent, et à la croûte épaisse, sirupeuse, sombre et grumeleuse
La chaleur interne, bilieuse, qui s’en dégage défie l’imagination : l’alchimie de ce fourneau galactique fond littéralement les particules… pour en recréer « la nature originelle »
Pour en extraire le Quanta primordial — celui qui, en son temps, a fait office de « liant », par son pouvoir amorisant
Dans la nanosphère, l’orchestre est minuscule : il harmonise la magie des corpuscules, qui subitement se mettent à tinter dans l’espace des flux qui les parcourent, les animent et les bousculent
Quelque chose d’incessant balbutie et crépite au fond des roches liquides ; quelque chose de naissant apparaît et s’impose dans le quartz rose
Des bulles blanches, toute jeunes et recouvertes de cristaux, brillent — créant des halos arc-en-ciel à la manière d’auréoles célestes ; puis soudain se brisent, sous la trop grande tension membranaire
Les pastels sont la signature « d’une très grande main »
Celle peut-être du Divin — en sa Tendresse de bébé, bien potelé ; de « petite chose », trop aimée
La goutte ne se tarit pas ; elle s’écoule régulièrement, au son de « l’animal » qui, avec précaution, l’accompagne en produisant son râle
Les notes d’un piano nous rappellent qu’en tête-à-tête, nous sommes bien « deux » — en tango latéral ou frontal
De biais, nous nous observons, et nous glissons sur nos silhouettes
De face, nous nous enflammons ; nous nous attirons et nous nous enlaçons — façon « derviche tourneur »
Ensemble, nous tournons, nous tournons… jusqu’à creuser un cimetière : celui de nos humeurs hivernales et querelleuses ; … jusqu’à ascensionner une clameur : celle de nos élans intuitifs et précurseurs
La synergie, grisante, nous réapprend le langage de l’autre
La léthargie, pour de bon, s’éveille à force de nuits sans sommeil
Et le sourire se ré-affiche sur les lèvres avides de morsures et de baisers
Mais la musique n’a pas achevé de tailler son diamant
Et c’est majestueuse que, sous mes yeux, désormais elle se hisse « tout au sommet »
Son épopée, illimitée, couronne et simplifie nos vies — par ailleurs lascives et fragiles
Depuis son altitude stratosphérique, l’acoustique vert sombre retombe selon un parachute somptueux et nostalgique, venant draper au sol ma modeste « tonnelle fleurie »
Flamboyante et mentholée, l’aurore boréale est parfaitement accomplie
Les univers nordiques nous inspirent des contes faciles… tandis que nos cieux d’ici nous bercent ou nous fouettent sous des pluies vigoureuses — dangereuses ou fécondes
… Des torrents de vie, qui dégringolent nos montagnes vitreuses et ravinées
… Des chocs de cristal, qui s’écrasent sur la tôle tendre ou la vitre durcie
Tu regagnes « chez toi », sous les auspices de Druides éplorés
J’écris depuis « chez moi », percutée par la netteté des collisions dans la brume sur la chaussée — celles que j’offre au Mystère, initialement avec le coeur d’un oursin renfrogné ou l’amertume d’un lamantin ulcéré
Nouvellement, avec la joie d’une oie ré-ensauvagée
Je m’isole pour te retrouver
J’y parviens… avec presque rien
Je tourne les pages d’une poésie qui rêve son autonomie prophétique
Je tourne les pages d’un bréviaire qui agrège des prières de refuge et des mantras de guérison ; des paraboles bibliques, des sagesses taoïstes et des gratitudes chamanes
Je m’en vais… la tête légère et le plexus enturbanné
Et, un peu comme le Sacré, je deviens « pure » et « exacte »
… alors, à l’aube de toi, je me confonds… non plus avec l’orage assourdissant, mais avec l’azur lénifiant
Toi qui, nonchalamment, viens « rire » sur ma planète dénudée… tout juste réenchantée
L’épisode est symbolique de toute « une histoire » ; la vision, sans doute prémonitoire
Un exutoire — dont je conserve l’essence précieuse et amoureuse
Un encensement, rituel et consacré, autour de mon autel personnel
Une illumination sensible, pour le reste de nos heures
Une effusion tangible, au rythme de nos ferveurs
Immortelle, la Vie vraie ! — sans relents… Heureux, les songes persans — sans grenouilles dedans
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