20 - "Avec…"
8 août
Il faut déjà avoir vécu… pour dire « qu’on n’est pas là »
Il faut déjà avoir mordu… pour prétendre être doux ou malléable
Pour la première fois, j’imagine le monde en rond… sans doute parce que, bien souvent, j’ai souffert de ses arrêtes et de ses pointes
Je ne me représente plus… la vie sans toi
Ce que je suis devenue, je te le dois
Le reste s’estompe dans le bleu sombre des brumes océanes
Ma mémoire perd le fil — et la netteté, et la clarté
Le tissu de ma longue vie est complètement mité
Les forces d’antan sont devenues des béances présentes
Les fondements continuent de travailler le karma familial
Le monde se rétrécit… à eux, et à toi
Les planètes chavirent, sans que j’y sois
Que reste-t-il de constant ?… si ce n’est la perpétuelle transformation des contextes et la vénérable métamorphose des êtres
Certains grandissent ; d’autres vieillissent
Par les deux bouts, c’est la Vie qui, depuis elle-même, glisse — s’enlise ou s’échappe
Elle n’a plus l’éclat de la jeunesse, certes…
Que lui reste-t-il alors ?… La profondeur des ténèbres et, tout au bout du bout, le relèvement par la Lumière
L’intégrale de notre salut sur cette Terre
Je déploie ce que je peux pour toi ; je surfe sur « ce qu’il me reste » et m’abstiens de regarder l’écume des vagues, formée à chacun de mes passages au large
Je m’imagine déjà là-bas
Bercée, toute la journée
Attirée vers le fond, ou bien rejetée sur la grève ; l’horizon, chaque fois, à moi se refuse
Abandonnée « là » — au milieu de tout —, je négocie mon départ, tout en étant certaine de demeurer
… définitivement échouée, irrémédiablement ensablée
Ma cale est salée ; elle ressemble à la souche d’un arbre, souverain dans son immobilité végétale
Ma cale n’est jamais visitée… Sur la plage désertée, les coquillages sont les seuls à l’habiter, et à la faire grouiller
Le soleil en dessèche le bois, qui craque fabuleusement — en fléchissant, en se cassant, ou bien en épaississant
Car c’est au rythme de chaque marée qu’il gonfle et se rétracte… criant à sa survie — avec toi
Je m’identifie ; et je fais apparaître des nœuds… à la surface d’un rondin, anciennement coupé et débité par toi
Le dessin, botanique, est riche et harmonieux, bien qu’irrégulier
La biologie n’est pas qu’organique
Elle s’éprend de qui la regarde attentivement… pour y lire dedans l’empreinte des épreuves et du temps
Toujours plus à l’intérieur, je zoome sur la cicatrice — qui jamais tout à fait ne s’efface
En son coeur, elle m’indique une direction : par une flèche
… pointant vers « nulle part » ! Ce n’est pas moi…
Alors je redirige son fût de bois, de manière à viser le ciel : à émerger tout en croissance, à ascensionner tout en persévérance
La fusée, cette fois, ne stoppera pas, ni ne stationnera ; elle ne se désolidarisera pas non plus de ses étages, qui à la mer ne retomberont pas : entière, avec ses réserves, loin elle ira
Car, même disloqué, même pulvérisé, ce vaisseau fera de moi « une voyageuse libre » !
Sans me diriger, je rencontrerai
Sans me retourner, je m’illuminerai… dans l’espace dense et transparent, absolument
Ainsi, dans l’immensité nocturne, je me repèrerai sans lune
Ce qui ressemble, à tout dire, à nos vies d’ici
Nous sommes nos propres feux de signalisation ; et, dans la détresse ou la transe, nous dansons comme des gyrophares
L’accueil pourtant est vide et froid ; l’environnement intergalactique, sans réponse de qui que ce soit
Ou bien, est-ce que, connectée à une fausse onde, je ne navigue pas dans la bonne dimension ?
« POURQUOI ? »
Ma bouteille au cosmos ne comporte que « huit grosses lettres », tracées à la suie de mon sang enfumé
Personne pourtant ne la recevra
Tant et plus, je me trompe de fréquence ; et je persévère
Comment faire marche-arrière ?
Comme dans les cauchemars, la fin se trouve bloquée à l’extrême d’une impasse… où tout s’engonce, s’enkyste et s’ankylose
Ma paralysie me ralentit
Rien ne me sauve
Un mur de parpaings grossiers désormais se dresse dans la perspective de ma course — auparavant fine, folle et débridée
Il me faut à tout prix « me réveiller » !
Plus rien ne m’appelle… ni ici, ni là-bas
Plus rien ne se manifeste à moi — qui cours dans la joie
Alors, je m’attache à mes pas : à chaque foulée, dont je sens la pression sous mes pieds ; mes plantes sont des coussinets qui écrasent des herbes, des fleurs et des champignons
Leur couche est grasse, à même le sol ridé, et même craquelé
De l’eau coule depuis mes chevilles, qui s’enfoncent entièrement sous mon poids ; et, comme s’il s’agissait de vase, je ressens l’hilarité des chatouilles qui stimulent mes nerfs en émoi
Je prends peur : c’en est trop pour moi… ! Je rapetisse alors jusqu'à « toute petite » et me cache dans les hautes tiges du jardin
L’arc d’une racine d’olivier géante sera « ma maison »
Lilliputienne, je me trouverai mieux dans « ce merveilleux »
Tout est si luxuriant autour de moi ! L’enfance est bien là…
Telle une fourmi toute affairée, je m’empresse de réchauffer l’âtre d’un puits de cheminée : la fumée, très odorante, est rose et blanche ; elle se répand continument dans l’atmosphère dé-saturée
C’est léger
Je suis très vieille… La disparition, lentement, m’attend
Je n’aurai pas de fillette au chaperon pourpre pour venir me visiter, mais les oiseaux me tiendront vive compagnie
Mon âme exhale à leur contact
Mon temps, qui ressemble au leur, vit de leurs ébats et de leurs chants ; tête en l’air, sans discontinuer, je souris
Ils sont si nombreux ! Démultipliés, pour le bonheur du choeur et de la symphonie
Ils sont si unis ! Soudés, pour l’élévation d’un seul ami
Alors, je deviens « terre » ; je suis « mère » : je deviens leur lit et me fonds au ruisseau ; à partir de moi, tout pousse vers l’espérance et l’exultation
Ainsi sont les béats
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