15 - Mère
2 août
A la maison, il fait frais ; c’est paradoxal
Dehors, l’air sec et inerte asphyxie jusqu’au bitume ; plus loin, la terre, les plantes et les arbres, jaunissent et ne se satisfont pas du climat
Comme en d’autres circonstances, j’échappe à la blessure mortelle
Alors je bénis la vie — sans penser à ceux qui croient que, du plus profond de ma force, je la hais
Mon environnement direct est nourri de douceurs sensorielles, qui amenuisent les relents possibles de mes sentiments habituels
Tout est rempli de lumière et de surprise ; ligotés à ma vie, mes sens en sont pleins
L’information remonte à ma tête, et m’entête
Une senteur m’obsède… Elle pénètre mes textiles qui la diffusent généreusement, sans s’excuser
Elle tourne dans l’atmosphère, grimpe aux rideaux et s’y accroche, claquée par la brise devenue océane
Le vent se lève ; et je me couche… sous le soleil naissant
J’imagine le ciel — que je vois
Sa couche « azur » masque la brillance des étoiles, qui scintillent tenues dans la matière noire
L’habitat des oiseaux, infra-mince, est fragile ; je perçois les mouettes et les goélands, portés par les courants : ils dessinent des cercles que j’interprète
L’espace, particulaire, lui-même « se peint » — devenant un gigantesque tableau de maître, une humble toile anonyme et sincère
La traine des nuages, blanche et franche, vient griffer et souligner les couleurs plus mordorées ; les contrastes appuyés créent des effets débridés
Gouffres et monts ; premiers plans et profondeurs ; zooms et dé-zooms ; précision et vastitude
Je m’empare de la composition et entre dedans ; j’esquive un renard et m’approche d’un rhinocéros
C’est un bébé ; ses yeux sont mouillés
Il me conduit au corps de sa mère, mutilée par des braconniers… décédée ; il ne comprend pas
Je le prends dans mes bras : ses sanglots redoublent d’intensité
Je m’allonge auprès de lui — et de la dépouille encore toute vibrante et chaude
Je l’enlace et le serre
Il faut qu’il sente qu’elle est là, encore
Par delà… la réalité — sa tristesse, son abomination et sa transformation
Le petit s’endort contre moi, qui lui chuchote doucement… des mots rassurants pour déceler et épuiser le karma
Il ne me quittera pas
Il boira son biberon, et je l’aimerai comme « un petit roi »
Je veux « lui donner » : à qui vraiment ?…A cette part de moi qui ressemble à sa génitrice, aimée et maudite ?
Si encore elle voulait bien, un jour, à elle-même mourir, afin de renaître dans un monde plus clair
Détaché des cauchemars et des chimères ; des lâchetés volontaires et des adaptations mensongères
Soudain, tout en moi s’effondre : et le courage, et le chemin
Je me retrouve dans le cri aigu d’une enfant — prise dans des vertiges souterrains et des impossibilités de fond
Je visualise son visage défait et sa mine perdue : s’est-elle seulement « réveillée » ce matin ?
En elle, où est « l’endroit » de la Vie ?… Le teint halé des ascensions vaincues et la mine réjouie des jours accomplis ?
Nenni
Son visage s’efface et disparaît au fil de l’eau par le goulot du lavabo : rien ne résiste au flux des ans et au mirage d’antan
Néanmoins, en restera-t-il « un » pour l’aimer ?… qui l’attende
Peut-être
Les mouvements sont connexes : leur histoire ne nous appartient pas et leur grâce à être ensemble nous gène un peu
Sauver un être de lui-même, c’est prendre le risque personnel de se mouiller dans le bain éthylique de l’amer, et d’y sombrer avec lui
Le veut-il ? De là où il est, le peut-il encore ? Les morts sauraient-ils « aider » les vivants ?
Leur lien, peut-être, perdure… si pur — je le sens
Il n’est pas « mon père »… ; noyée dans la confiance, pourtant j’espère
L’intime, ici, est un absurde transitoire en pleine redéfinition, un charisme équivoque en plein chevauchement
Que souhaiterait, pour elle, un esprit ascensionné — déjà de lui-même décongestionné ?… Incessamment, elle s’affaisse — sans jamais, dans l’effort, accompagner celui qui voudrait bien pouvoir la porter
…
Le rhinocéros ne charge plus, de front, la masse en face de lui
Il affectionne seulement « son petit »… Sa demande à lui suffit à le faire fondre, et à l’occuper le temps de l’éducation
Ce rêve, malheureusement, est un leurre ; je ferme sa porte, presqu’écoeurée, mais aussi sereine
Je n’aime pas « cette mère »
Une part de moi se revendique d’elle ; une autre la fuit
Quand on ressemble ainsi à son ainée, on finit par devenir mal avec soi-même ; le terrain semble miné : les glissements psychiques, dangereux et fréquents ; les fusions émotionnelles, polarisées et criminelles
« Je me tue » pour elle !
Comment remonter à la racine plus en-dessous d’elle ? Comment se défaire de son imprégnation ? Comment pénétrer « les mondes » précédant son apparition ?… Ils furent solaires
Je m’en souviens
En eux, l’Amour, un jour, fut si grand !
Je me rétracte dans mon brasier personnel… et appelle
Aucun Ange ne vient ; je suis devenue bien trop commune, bien trop humaine ; je m’en réjouis
Lui, viendra peut-être, et, dans l’antre, me réchauffera
De derrière les étincelles, il me regardera sourire et, progressivement, me disperser en mille cendres virevoltant au souffle du feu
Enveloppée de lui, je disparaîtrai donc… comblée et heureuse
Elancée et vaillante ; sublime et conquérante
J’attends ce moment
Je le déclare haut et fort, et je le cajole dans le lait
Ma renaissance est proche : son signal signe les circonstances actuelles
A l’échelle mondiale, s’en va-t-on vers « une guerre » ?
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