10 - Avant
26 juillet
Il y a longtemps, j’ai quitté ma première peau
Je ne l’ai jamais retrouvée… jamais non plus abandonnée
Toujours elle m’inspire, par-delà la rupture, l’érosion et la moisissure
Elle est ascensionnelle et claire ; sa lumière et son éclat, physiologiques, produisent des images somatiques… aussi fabuleuses qu’indescriptibles à nos sens
Littéralement submergés
Innocemment abandonnés
Violemment mobilisés
Tout est « juste », selon une phénoménologie librement interprétée — en accord avec les dimensions les plus élevées
Le tintement est aigu ; le rythme, rapide
Mon coeur pulse pour lancer la machine, pour la faire se dissoudre en une émulsion odorante, en un bain poudré
Une pulvérisation au ralenti ; une gerbe épanouie, alanguie
Et je retombe en un seul morceau, enfoncée dans le matelas du lit
Je viens seulement de rêver… à « ma peau »
Desserrée dans l’espace au dedans duquel elle flotte
Mes vêtements, arrachés, ne sont plus que des lambeaux de tissu virevoltant au vent du soir
La luminosité, descendante, forme des ombres rasantes d’une tonalité brun-orange
Je suis redevenue moite au toucher, chaude au palper
Je dors… en faisant semblant d’agréablement rêver
En fait, mes corridors sont cauchemardesques — peuplés d’âmes muettes, insonores
Comme dans les tableaux de Hopper, l’atmosphère absorbe toute l’action
Ce n’est ni le feu, ni la glace… aucune brûlure manifeste
Mais comme une résistance, opaque dans sa transparence… apparente
L’air est un mur en capitons poussiéreux : il atténue ce qui pourrait être saillant et, sous la pression, se briser en mille fractions
L’air est étouffant ; son oxygène, rare, fait de lui un survivant
Une ombre lourde et blanche entre les objets errants
L’air, alors, entre en lutte avec les éléments : on ne peut plus l’inhaler ; sa densité, devenue morbide, est de pierre
Il fossilise ce qui, en lui, à jamais demeure
On meurt
Le gris des roches au-dessus des tombes, entourées de galets, me ramène à la nuance
C’est le cercueil qui est capitonné
Je parle d’un défunt… à l’accent effacé, au crâne rasé, aux dents élimées, aux mains décharnées, aux pieds amputés
Sensuellement, je ne me retrouve pas… la Vie m’a échappé
Les années transfigurent ce que l’on avait mis de siècles à bâtir
Il ne faut rien ressusciter, rien réactiver dans le coeur noir du volcan ; non, l’étendue immaculée fait entendre sa résonance hors-temps : sa capacité de présence juste « informationnelle », et non charnelle
Je dois me contenter de cela
Sans imaginer le reste… autour, stagnant, dans un espace-monde intermédiaire et diluant
Mourir est « un morphing » permanent
On ne sait si l'on est… absent — inconsistant ou résurgent
On est appelé, encore, par les vivants — en eux, imparfaitement reconstitué et intermittent
Les affects sont des guimauves qui coulent en sucre le long du Temps
Ils retiennent et engluent les libérations, les anéantissements
Les affects nous relient à la manière des liaisons chimiques, inter-atomiques ; ensemble, nous incarnons « la forme du dessus » — la propriété émergente de l’ordre suivant
Ensemble, nous échangeons et faisons renaître les fluides qui nous liquéfient et nous unifient
Le paysage, vivant, alors se restructure — sans plus d’obstruction par les capitons, à l’intérieur de boîtes, épaisses et closes, en sapin clair
Est-on soi-même éveillé et ressemblant ?
On émerge de si loin…
L’univers est différent de précédemment ; dans l’autre vie, il était bleu scintillant… dans celle-ci, il est vert boréal
Toujours instable, mouvant de par le magnétisme ambiant et le manège des tables
Je ne demande rien aux êtres trépassés, vibrant de l’autre côté ; je les sais, comme nous, tristes et tourmentés, ivres et perdants
« Les Inaccessibles » sont les plus sages d’entre eux
Ceux-là nous ont dit « au revoir », dans la mousse de nos esprits et dans le désordre de nos affaires
Ils s’en sont allés vers une Nature plus tempérée, inondée de Lumière ; sans plus voir l’Ombre, alors, ils ont regretté… la Terre
« L’assemble » parfaite entre l’Ombre et la Lumière viendra du travail des âmes vaillantes, lesquelles ne souffriront aucune dérive dans la succession spatio-temporelle !
Les séquences s’enchaîneront — mollement ou brutalement
Les générations se suivront… sans rien se dire
Par l’exemple, pourtant, la transmission entre elles sera de braise
Toujours dans l’ignorance du moment suivant
Vers quel « monstre » se dirige-t-on ?
Vers quelle « entité » dévorante ?… dans la magnificence ou la déraison, la paix ou la fébrilité, la conviction ou l’incertitude, l’étreinte ou le rejet
On avance, à petits-pas, sur des chemins parallèles à ceux qui nous permettraient peut-être de renaître et qu’on ne voit pas
On avance dans le doute — entre le cratère et le mont, entre la faille et le pic… jamais à court de ressources oniriques ou chamaniques
Ainsi transforme-t-on « tout » et « rien »… Ainsi en fait-on des cailloux blancs indiquant le chemin, le long d’une corde tendue jusqu’au désert serein
Je disparaîtrai dans ma chaleur de sable, dans mon mirage de sel… entre deux turbulences d’azur, entre deux émois chamarrés
Les températures seront contrastées, dans un monde qui n’en a cure !… qui ne lit pas, n’interprète pas, ne discute pas, ne résiste pas
Sans philosophie, « où » irons-nous ? Sans articulation et mise-en-abyme, « qui » serons-nous ? Quels êtres agissants, autres que nous, viendront nous porter main forte, au creux de l’in-connaissant ?
Je sens l’orage gronder et sa misère, sur nous, s’accabler…
Je sens la colère, en nous, sourdre et éclater ; sa grandeur et sa densité nous relèveront-elles de notre propension sournoise à indifféremment « laisser filer » ?
Sommes-nous des « faibles » ? Des « morpions » ?
Ou bien des « créateurs », et même des « rédempteurs » ?
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