32 - Le voyage de l’Ange
28 août
Aube de papier mâché ; la matinée s’annonce à elle-même « fidèle », pas même gâchée
Avec la régularité d’un métronome, les heures, un peu blêmes, invariablement se ressemblent et s’enchaînent
R A S
Ma terre rêvée, à moi, se manifeste comme rasée : mes cimes célestes presqu’oubliées et mes gouffres humains apparemment comblés
D’autres échéances à nous s’imposent
Celles de l’avenir des hommes, ces prochaines années
Face à notre impuissance, nulle actuelle fraîcheur
Face à notre indolence, nul vain repentir
Rien qui vaille…
La plaie dans nos ventres, aux lèvres fétides, peu à peu s’agrandit
Notre ancrage viscéral doucement se meurt, entraînant la lente éploration de l’Ange, juste en-dessus
Nous voyant dangereusement nous éloigner de la conjonction suprême — l’Oméga —, l’Ange alors nous suit…
Il se mouille dans nos eaux agitées et se fracasse sur nos abrupts rochers
Dans les entrailles de nos fragiles destinées, sans défaillir, Il plonge
Dans les arcanes de nos mémoires embrouillées, sans s’écouter, Il s’engage
Vivement, délibérément, parmi « nous », Il pleure et Il saigne
Sans jamais se rendre audible, ni parvenir à « nous toucher »
S’épargnera-t-Il un trépas ? Ou, avec nous, jusqu’au bout de l’enfer, s’enfoncera-t-Il ?
« Le voyage de l’Ange » n’est pas celui escompté : nos corps n’en sont pas assez pénétrés, nos présences pas assez imprégnées
Nos enveloppes : errantes, abandonnées, sabordées…
Nos psychés : dans un entre-deux, entre Conscience clairvoyante et Ombre maîtresse ; je ne me retourne pas pour la considérer ; pas plus que toi !
Au fond du chaos, séparés
Aux portes du désert, troublés
On approche la limite de nos vies — et du pourquoi de la Terre
Sans destruction, à pas feutrés, on poursuit notre terrible Mystère… étouffé, jusque dans nos litières
Rien encore ne se révèle
Tout, au ralenti, se fige… en un interminable travelling sur l’inconnu des ravins
Transie, sans regarder, je contemple… Mais ce que je vois ne dit rien de précieux ou d’utile
Les valeurs sont dispersées
Les repères, indirectement, effacés
… pas par nous !… Diable !… Qu’aurions-nous fait ?
Dans le train, les images ne défilent plus ; il n’y a que moi, encore, pour me lever et pour me diriger
Sur le quai, personne aux bras tendres pour m’accueillir ; personne dans la ville pour me guider
Sentiment d’aridité, parmi les fantômes de l’existence passée
Nos réflexes éthiques, innés ou acquis, sécurisent nos physiologies devenues transparentes, et assurent les automatismes nécessaires à notre survie — cependant, plus pour très longtemps
« La fin du monde, prochaine ? », disent-ils
Nos radars, bientôt définitivement éteints ?
Et si, comme aux temps des dinosaures, l’incarnation à tout jamais redevenait déchirante et triste !
Existentiellement, on y demeurerait « seul » — sans chaleur, ni protection ; sans perspective, ni signification
Mais n’est-ce pas déjà « nous » ?… beaucoup
L’effort n’est plus dans nos moyens ; la motivation, plus dans nos humeurs
Quelque chose, en nous, très progressivement s’évide et se creuse au profit d’un remplissement par « le Vide »… vide
Adieu, même la Vacuité !… Soudain, je m’effondre
Sans plus m’éveiller, bizarrement, jouissivement je disparais
Alors, sous peu, que devient-on ?… Alors, un jour, qu’avons-nous véritablement été ?
Une fois brièvement crépitée, l’étincelle finale est-elle appelée, abstraitement, à perdurer ?
La mort… Quel est ce précipice, gris, à dépasser — à franchir, à enjamber ou à sauter ?
… Maladroite, me ratant, c’est pourtant « dedans » que je sombre
Les paysages, monotones, m’y sont habituels
Il y a les poussiéreux et les ardents ! ; les cyclothymiques et les psychorigides ; les hyperactifs et les paresseux
J’y retrouve ma mère…
Est-ce que je me retrouve bien là, exclusivement pour elle ?… pour sa seule relâche à elle ?
« Je » n’existe pas ; rien ne sert de se rétracter : tout se vaut — être là, comme de ne pas y être
Le contact entre nous est difficile ; j’hésite à « la sauver » — à l’approcher, à la frôler, à la remuer, à la heurter
Elle m’apparaît « enfant », toute petite et, dans un décrochement de la paroi, comme enfoncée et coincée
Une statuette de Marie La Vierge, peut-être ?
Je la saisis et en l’air la projette, afin que d’elle-même, librement, elle vole
Instantanément, de petites ailes se déploient de part et d’autre de sa poitrine serrée et chiffonnée — l’angelotte tourbillonnant soudain, telle une toupie surprise et effrayée
Ainsi libérée d’elle-même, en un retrait sourd, c’est très discrètement que je la confie à son Ange ; je ne souhaite tellement pas qu’elle me retienne !
Ni qu’elle réalise… « qui », là, de force, l'a contrainte « à renaître »
Telle « une dormante » de Bill Viola, je m’égare désormais dans le fond d’une cuve fermée ; mon sommeil doit se désarmer…
Un œil ouvert au ras des fleurs de « mon jardin », je découvre que le monde, en moi, encore tranquillement règne
Quel est ce subconscient ? Quels sont ces archétypes ? : ceux de ma mère ou bien ceux de l’Univers ?
Où est l’Ange que je guette — peut-être sans plus suffisamment le désirer ?
Où se trouve « l’espérance » ? Est-elle indispensable à nos in-cruelles harmonies ? Toutes les Roues tournent… A plus ou moins grande échelle, les embellies succèdent aux catastrophes, et réciproquement
S’extraire
Se désemplir — même de Vacuité
Et s’épanouir… à la fin d’une extase — comme était la tienne ; comme était la mienne
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