30 - "Laisser passer"
25 août
Progresser dans les images est un exercice de plus en plus difficile ; creuser les narrations neuronales, une épreuve de plus en plus déliquescente
Pourtant, presque chaque jour, quelqu’un en nous de bienveillant s’y remet et, concentré sur rien, redéploie l’instant
On ne s’endort pas ; les nuits ici sont des déserts « abstraits » : des vacuités émotionnelles, des variations spéculatives, des imaginations contre-intuitives, des absurdités réalistes
Incorporelle, je suis
Pénible, je deviens
Là-bas, c’est… la plage — purgée chaque matin, et l’océan sauvage : en ce jour d’excellence pour moi, comment y retrouverai-je l’écume, vitale et odorante, de mes souvenirs d’écran ?
Et comment y sentirai-je le vent ? — fouettant mes cheveux sur me joues nues, humides de larmes et d’embruns
Je me veux là… ! Donnée à ce qui, sans cesse, revient… dans le sable fin et dans le sel marin
Le mouvement, fracassé, reste pourtant serein — pur et régulier
La vague, soudain en elle-même étouffée, s’écoule longuement jusqu’aux coquillages dénudés et aux algues entrelacées
Ces petites brisures à l’infini sont répétées
Je n’ai pas de voisins pour m’épier, ni même pour me regarder
… Que le soleil pour « me saisir », sans qu’il n’ose en rien me solliciter
J’avale la marée — son amplitude, son danger et sa lune
Et je vibre au clair de sa lumière, vive la nuit ! — m’interrogeant chaque fois sur la nature du « son animal », à proximité… dans l’intimité
La silhouette de mon corps se dessine dans l’épaisseur de la dune, fraîche et mouillée
Sur moi-même, je me tortille afin de bien m’y enfoncer
… Et de bien y inscrire ma présence, y marquer mon insistance, y jouir mon insolence
Je bois l’astre blanc flottant sur l’horizon ; et voudrais pouvoir, de mes mains, « y accéder », comme d’autres quêtent le Saint-Graal
Pour en percer le mystère, pour en claquer la bulle ; pour en revenir ivre et défaite… modeste, quoiqu’encore extatique
Sur les sentiers landais, je balade mes humeurs incertaines et attentistes, fragiles et désireuses ; trop sages et prisonnières, jamais libres et capricieuses !
Alors j’enfreins mes propres codes et, ainsi, me révèle…instinctive et symbiotique ! Fière et audacieuse ! Imaginative et déterminée… Active et capable
Ce milieu probablement, depuis longtemps, m’attendait
Pour qu’en lui, je devienne… « mienne »
Je m’endors au ras de l’eau, qui berce mon ouïe de ses vibrations amples et cadencées
Et, profond dans le rêve, je m’éveille… à la Nature qui m’entoure et me permet, en son sein, simplement d’être « moi-même »
Une cascade gigantesque m’ouvre ses bras
Une chute vertigineuse — dont le flux, venu tout droit de montagnes glacières, hautes et drues, vient s’échouer jusque tout en bas
… Et s’éclabousser dans la géométrie d’une petite retenue, aux roches moussues, immergées dans un courant concentrique parfaitement doux et clair
L’eau s’écrase désormais au ralenti, venant piquer la surface en de multiples points de rebond — dont je peux contempler chaque gouttelette nouvellement ré-émergée, en un élan souple et gracieux
Mais, pas le temps de redevenir lisse et tendre !
Le rythme reprend — rapide et tonique… bifurquant l’encours de ma rêverie de fin de parcours
Les collines, basses et dodues, de ma propre contrée ne s’y habituent définitivement pas
Leur nonchalance n’accueille… ni la fougue, ni la témérité ; et peut-être même… ni la rectitude, ni l’exactitude
Elles se prélassent à la lueur sépia d’un automne, sur elles, grandissant… mais pas encore complètement enveloppant
L’âge
Le « grand âge » naissant
Qu’y répondent-elles ?… Aucun glissement, aucun rougissement ; aucun murmure, aucun cri ; aucun signal, aucune alerte
Comme si, imperturbable, le silence donnait son accord… à « tout ce qui vient » de naturel et de patient
Ne rien brusquer, ni préempter
Juste « laisser passer »… les ruisseaux d’agate, les rivières de craie, puis les fleuves de terre
Les sillons se ravinent et les ridules s’expriment
Tout s’anime !… se crispe ou se réjouit, se durcit ou s’attendrit
Je ne rejoins que « mon ombre », au détour d’un coin de chemin, ou sur le pas de porte d’un jardin
Par l’encoignure de mes songes, invariablement, je bute sur « toi » — la forme sombre et atténuée, qui est « moi »… en plus petit et en plus sournois
L’Ange, absolument, n’est plus là
Et je ne m’explique pas pourquoi…
Est-ce le fait de l’évaporation, due à la chaleur ; ou bien de la dispersion, due à l’ennui ?
Quelque chose de plus lourd et de plus dense s’abat sur « nous » ; quelque chose de presque nouveau, lié à l’entre-deux de la paresse et de l’inaction
Cette pénibilité de la torpeur, je ne peux la capturer avec aucun lasso de rappel, ni la menacer d’aucune vigie tranchante
La corde à crochet et la hachette sont bel et bien rangées dans un tiroir de mon cerveau ; mes membres immobiles ne laissent filer que mes doigts agiles sur le clavier
Propre et « grossie », je survis
Les substances pâteuses, je les connais… Elles arrondissent les formes de mon esprit et bouchent les artères de mes envies
Mes routines enflent, au profit de parfums rustres et surannés
Aux relents d’antan, obstinément, je réponds par la méditation… qui ne me propose rien de plus que « le rien », présent, dont je me contente éperdument
Ni honte, ni gloire ; ni regret, ni remord ; ni peine, ni sursis
On est déjà « mort »… Juste en superficie — sur le dessus
C’est plus en-dessous, dans l’épaisseur du fond, que l’on se prépare… à « renaître » peut-être — pour une nième moisson
De mon futur, je ne connais pas les fruits, ni ne les augure
Les cycles sont lents : les soutenir, éreintant
« Naître » plusieurs fois, c’est déjà savoir s’abstraire de soi-même ; puis totalement s’oublier, avant de spontanément ré-émerger depuis la substance originelle, le germe karmique
On le sait : on se fatigue, sempiternellement, à être « dedans »
Mais, aussi, on se magnifie en compagnie des êtres que l’on aime et qui nous manifestent la nécessité de notre présence à leurs côtés
Alors, on achève… et l’incomplétude, et la lassitude
Alors on suspend… et l’amertume, et l’ingratitude
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