19 - Sans musique

7 août (après-midi)

Le corps au repos, ma tête s’engourdit de mille lourdeurs passagères

J’écoute les sons alentours — ils sont inépuisables et polymorphes, en toile de fond ; leur prégnance, lointaine ou proche, grave ou stridente, égratigne le doux ronron intermittent d’un petit moteur en premier plan

Des senteurs se diffusent et imprègnent les couches de textiles environnants

Le soleil, haut, passe par les raies verticales des volets de bois, en accordéon — fermés pour l’occasion

Il illumine des parties de chambre en les striant régulièrement

Dans l’espace clos, je sens : j’hume et je respire

Fenêtre entrouverte, je ressens : les atmosphères peuplées de corneilles, bavardes et agitées, ainsi que les circulations parcourues de véhicules, rapides et polluants

« Le monde » est quasi-arrêté

C’est dimanche

Tout le monde devrait pouvoir faire une sieste

Tout le monde devrait vouloir s’évader, et transiter — via les univers parallèles — vers d’autres contrées, d’autres configurations d’expérience, d’émotion et de pensée

Ici, c’est « vide » — pas plus qu’ailleurs ; mais on y stagne

Aucun a-coup ; aucun remous

Juste l’entêtante et monotone sonorité d’un diffuseur de parfum ancien — comme une sorte de métronome très ralenti, au vrombissement progressif un peu poussif

C’est…

Cela m’entoure et EST

La quiétude ambiante est réelle ; aucune simulation sensorielle

La température est agréable — pas caniculaire : on ne transpire pas ; les idées sont potentiellement légères — évanescentes et parcellaires

On s’endort

Une rumeur qui n’enfle pas dans le réel, mais qui saisit « le mental » par son rhizome le plus inconscient

Ressent-on quelque chose ?… d’intérieur et de profond

A la limite du sommeil, on lutte avec l’extinction

Le réveil, lumineux et muet, scande les secondes : combien en vivrai-je encore ?

Tant de gens disparaissent en ce moment

Tant de vies souffrent de s’éteindre sans amour et sans merveilles

Que doit-on « partager » avec elles ?… Un sentiment ?… Celui de notre coupable désaffection ? Celui de notre abandon, complice, mais innocent ?

On ne peut déjà rien pour nous-mêmes

Notre impuissance demeure himalayenne !… quels que soient nos efforts ou nos mobilisations

Sans retenue aucune, les choses ne cessent de couler dans le sens qu’elles veulent bien, sans que l’on n’y puisse rien

Rien retenir, rien différer, rien déplacer ; rien amorcer, rien inspirer, rien créer

Je suis fataliste

Je le sais

La charge est trop immense : le volume trop massif et l’inertie trop constante

Le monde « pèse lourd »

Sous un soleil de plomb, il égraine ses dernières ressources et prie pour l’avenir des saisons

Le soulever, à même les bras, est une gageure

Même Atlas n’y parviendrait pas !

Je me fais toute petite… Et il m’absorbe toute entière, le monde !

Je ne parviens plus à m’en extraire — à m’autonomiser et à me singulariser

Il mange toute ma biosphère ! Toute ma raison

Jamais je n’y apparaîtrai

Jamais je ne le ferai flamber et renaître !

Transparente à son destin, je resterai — sans qualité et sans attrait, sans courage et sans audace, sans conviction et sans vision

Et pourtant, « je vois »

Tout en refusant certains avancements — tels que « le progrès », dès lors que celui-ci transgresse la sagesse purement « science »

Je ne souhaite plus avancer — ni reculer ! ; mais seulement creuser… ce qui est et qui s’impose à la réalité

Vider mon sac ne m’arrange pas ; mais permet, peut-être, de découvrir « l’autre-côté » — mathématique, éthérique et premier

Dans la psyché, l’Information se dévoile via notre capacité d’abstraction, et selon des intuitions médiumniques dignes d’expériences de dédoublement

L’ontologie gagne en incarnation

La phénoménologie, en vérité

Sans musique, les mots jouent avec la logique et appauvrissent le climat ; avec musique, les expressions sortent tout droit du moi ou du Soi

L’émotionnel, nécessaire au flux de la poésie, induit de se synchroniser… pour « partir » et « revenir », « rêver » et « discuter »

Je visualise l’Actuel en train d’arriver, et de réceptionner le Virtuel — lui-même ébranlé

Au coeur d’Oméga, l’alchimie active ses avènements — ses miracles, ses échecs et ses rebondissements

Alors, j’entrevois une ombre géante vers moi se diriger

Elle prend la forme de « toi »

Sa silhouette, sombre, est bien formée, et elle se penche pour me susurrer : « Arrête-toi ! »

Sa voix chaude, enveloppante et ferme, me somme de réémerger sur la terre ferme, et de suspendre mon naufrage des traditions humaines — naturelles ou civilisationnelles

Je comate

Transpersonnelle, je suis aussi schizophrène

Et reine !

Je réintègre donc ma chambre, et mon chat

J’appuie lentement ma tête sur l’oreiller, et décide de ré-exercer mon attention… qui ne portera plus sur aucune contemplation, égotique ou philosophique

Je coupe le son

Un bébé pleure à l’extérieur, dans une autre partie du bâtiment : il vient de naître ! Et, déjà, il s’affole

Les adultes deviennent fous ! Immatures et compulsifs

Trop absents, introvertis et embrumés

Trop présents, baratineurs et imaginatifs

Jamais aucun « réveil » ne fut aussi édifiant et salutaire que celui-ci

Les jours sont là — à instruire et à élucider

Chaque fois

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