5 - Jouet

17 juillet

Mon carnet des jours s’étiole… je le sens ; mais ma survie ne tolère toujours pas la camisole

Elle s’élance au fil de ses résurrections, poussives

Et de ses quêtes discursives, maladives

Par temps de chaleur, l’Ange se fait discret : il murmure une litanie à peine audible ; je la reçois dans la moiteur des limbes jaunies

Dehors, les draps sèchent vite ; ils exhalent la fraîche odeur des nuits, quand celles-ci sont fleuries

Quelque chose s’écrit… sur leur tissu encore humide, claqué par le vent rude et violent — que je perçois en mode ralenti

Quelque chose s’inscrit de profond, comme une respiration qui gonfle, puis lentement fuit et s’évanouit

Les draps, froissés, encore longtemps la retienne

Le plissé resurgit du néant pour nous manifester à quel point le développé de l’extase fut grand, ample et intense

Je me repasse le mouvement ; le réemprunte selon son toboggan

La musique est belle… Mes paupières se ferment ; mon souffle devient clair

Alors le nœud des draps pend, presque lamentablement ; la lumière baisse et le voyage s’éteint

Il s’agit d’une première rengaine, à laquelle succède… le silence des heures chaudes de l’été — dès lors que les insectes inexplicablement l’ont déserté

Le lézard, lui, me regarde

Ses yeux, multicolores et brillants, s’animent horizontalement

Ils m’indiquent une direction

sous le tunnel. Quel tunnel ? Une grotte naturelle plongée dans l’ombre ? Ou bien un trou de béton aux lumières artificielles ?

J’ai le choix

L’entrée est plutôt sauvage, recouverte de feuillages qui en obstruent l’évidence ; l’antre est discrète

La respiration toujours lancinante

Timide, mais déterminée, je progresse… Les mondes civilisés, illuminés, m’ont bien quittée

Je pénètre dans l’enclave ; je longe l’étroit et sinueux goulot de l’entrée, qui, au passage, me racle la peau : je m’expose au lieu, mais distingue encore le ciel bien vertical au-dessus de moi

C’est comme l’image d’un fleuve à l’envers

Je passe désormais « de côté » ; j’inhale l’humide et le frais… Mon arrivée se précise

Mais où ?

Ma caverne, je la connais : sombre, de toutes parts, elle ruisselle… favorisant la formation de milliers de stalactites et stalagmites

De sel, blanc et rose

Des architectures fragiles qui m’empêchent facilement de passer ; et qui, soudain, tournent leurs yeux…

Un parterre entier de cyclopes — a priori « gentils » —, le dard symphoniquement tourné dans ma seule direction

Je ne m’affole pas : ce sont des vers, surgissants ou surplombants

Ils s’animent, en une danse rythmée par un chef invisible ; l’orchestre est synchrone

Peut-être un relent de Disney ?

Peut-être aussi la formation de barreaux d’une prison ?… car les formations, ascendantes et descendantes, se rejoignent maintenant en une seule colonne — sans plus d’yeux vivants

Les nouvelles « formations » — organiques, souples et érectiles —, sont serrées les unes contre les autres ; je n’en distingue que le tout premier rang

Si elles étaient molles, tout l’édifice pourrait sur lui-même s’effondrer

C’est de la chirurgie : on distingue le blanc, doublement innervé, et le rose, à peine vascularisé

La bête, ainsi nommée, est « bonne », mais « tendue »… Vers quoi ?

Quelle est son attente… envers moi ?

Je ne vois plus « son visage » ; son expression m’interpelle juste du fait de la tension perçue dans ses muscles, au maximum sollicités

Alors leurs bases, dans la terre et sur la voûte, grossissent et deviennent rouge sang ; au maximum de leur élongation, les tentacules prennent racines dans la roche fixe

Un placenta se forme ; pulsatif, il recouvre désormais tout le fond

Les tubulures agiles s’y agrippent : elles cherchent « à vivre » ! ; puis, rapidement, elles se rétractent par leur autre côté

Sur la paroi biologique, elles forment des plaques — interfaces de contact nourricières

Des hublots par lesquels « je vois » : l’Ange et le dauphin, le céleste et le marin

Derrière ces vitres mystérieuses, l’air et l’eau sont limpides et lumineux ; leur transparence, brillante, scintillante, est le signe de la grâce qui les habite et des transports qui les parcourent : ils sont bénis, et leurs hôtes inspirés

Pour ma part, je demeure enfermée et au sec

L’Ange et le dauphin, pourtant, me font signe… de l’aile droite pour l’un et de la nageoire dorsale pour l’autre

Leur physionomie, radieuse, me sourit

Quel élément choisir ?… Les deux !… mais, par rapport à eux, « les miniatures », je me trouve si disproportionnée ! — immense et malhabile

Alice !

La grotte placentaire alors se rétrécit ; les proportions s’inversent ; et, derrière la paroi, les personnages grandissent… au point que, maintenant, ils peuvent me considérer — moi et mes artifices — comme une curiosité à la taille d’un jouet

Je gis assise par terre, mes souliers vernis à boucle de métal bien apparents

Je dois être une poupée — vieillie ou cassée

Ils ne savent que faire de moi — tête blonde juvénile, au regard tremblant et fier

Ils paraissent complices, mais la communication avec eux m’est impossible

Je bois trop de lait… au point de grossir ; ils me tiennent dans leurs mains, et me malaxent pour me faire rendre le rot : ça dégouline de ma bouche, pourtant bien formée

Mes yeux deviennent cristallisés ; leur éclat lance des flashs qui aveuglent les deux compères

Je pars en guerre… ouvre soudain grand la bouche ! et les absorbe tous deux, à la manière d’une baleine contenant mille histoires dans son ventre gonflé

Le débit des flots avale tout sur son passage ; l’animal en moi trace devant !

Je fends… l’air et l’eau, la glace et la terre

Par là-même, en moi-même, je chauffe et je fonds ; il ne reste plus rien… Mes traits, un temps devenus grossiers, s’effacent sous l’effet de la vitesse et de la pression, imaginées

Mon effigie, incertaine, statique à la proue des vaisseaux, s’en trouve ainsi immortalisée… dans la résine colorée

Je ne vous dis pas « bonjour » ; je vous ennuie…

Ce conte est triste

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