39 - La tortue

5 septembre

Comment s’embarquer, sans tout arracher ?

Comment se rendre fou et présent, sans tout dépeupler ?

Comment manifester, sans tout détruire ?

Je suis la ligne « parallèle à ta vie » et m’isole, le long de routes au bitume rectiligne ; rien ne m’appelle : je saigne

Une tortue, retournée à l’envers sur sa carapace, me demande de l’aide ; c’est bien volontiers que je la transfère à l’orée du bois

et que j’en profite pour m’y enfoncer de tout mon être !… Pour m’y perdre et ne jamais m’y retrouver

Je veux qu’émerge le Nouveau — de celui qu’au préalable, je n’imaginais pas

Dans les temps anciens, je vivais là-bas, protégée et sur-naturée

Seule, généreuse et affairée, j’y arpentais mes cultures — à moitié « éveillée »

On peut dire que je ne me posais « aucune question » et que cela, apparemment, ne me disconvenait pas

Divine sorcière, de mon privilège, je me satisfaisais : je vivais en harmonie avec les secrets de la terre — ceux des plantes et de leurs décoctions, ceux des insectes et de leurs cocons

Je baignais dans l’ivresse d’un environnement dense et luxuriant ; je ne foisonnais d’aucune « idée » propre : à l’essentiel des sens, je m’abandonnais

Mes émotions étaient « premières » — brutes et fraîches

Aucune civilisation, encore, ne m’avait inspirée ou abîmée

De cette force, au fil des saisons, naissait mon cadre de vie, simple, quotidien et sans cesse changeant

Je ne connaissais pas l’écrit

Mes facultés n’étaient qu’intuitives et innées — peu travaillées

Mes seules contraintes étaient de vivre au sec, le ventre plein et dans la créativité des contextes

Un peu comme maintenant…

Je fabriquais de petites maisons — pas pour les nains !

mais pour mes amis « les animaux », au sang fébrile et chaud

Je conversais longuement avec eux, afin qu’ils me racontent les forfaits dont ils étaient victimes

Je me souviens que, souvent, ils ne comprenaient pas… pourquoi… tout ce mal-là, à leur endroit

Moi non plus ; c’est pourquoi, auprès d’eux, je suis revenue

Vivante thérapeute, je les accompagne sur le chemin de la résilience, et les entraîne à se détacher d’eux-mêmes, et de leurs douleurs… fixes, systémiques et tardives

Je parle là des maux humains, et de leur déjà « vieux karma » — plus tout à fait originel, et très péniblement chargé

Cette approche, « primitive », est balisée de manière claire et progressive…

Dans un double mouvement d’identification à la pleine Lumière et de sentiment en soi d’oubliettes enténébrées, on se livre à l’exploration, un à un, de ses propres effroyables boulets… au point, à l’extrême, de les ressentir, de les souffrir, de les endurer et de les soutenir,… jusqu’à, spontanément, désirer les libérer !

Jusqu’à, nouvellement, pouvoir avancer…

Et s’éprouver, soi, comme un authentique « créateur » — dans sa part la plus intime, libre et réconciliée

L’expression d’un pardon, naturellement « pardonné » — potentiellement, en plein ou en creux

Suis-je moi-même « guérie » ? De quoi le devrais-je, aussi ?

Parler d’amour, c’est surtout parler de rêves

On est tous sublimement malades de nos affections

On est tous atrocement coupables de nos épanchements

Nos faiblesses apparaissent comme autant de ridules sur nos visages défaits

Nos complaisances, comme des ombres sur nos traits épaissis et laids

Nous rajeunissons !… il est vrai

Nous embellissons, au seul pouvoir de la contemplation — de son apaisement et de ses raccourcis

des simplifications-éclairs, comme la dissolution gazeuse des géométries dans l’espace infini

des fructifications majeures, comme l’épanouissement fleuri de jardins dans une ville anéantie

On se transforme et l’on vit !

Pour le meilleur, et sans le pire… de nos sourires, richement affichés sur la devanture des vitrines et sur la couverture des magazines

Mais suis-je de « celles-là » ?

Où est-ce que je m’abandonne à autre chose que cela ?… que je ne définis pas et qui ne m’appartient pas

Ah, « les femmes », ces stéréotypes, parfois… !… et moi

Et toi, qui ne me tends pas toujours la main… Toi qui me regardes en coin, peut-être, mais de face, rarement

Je n’ai plus assez de cerveau pour lire les heures trépassées dans le vide et pour noyer ma peur dans « les jours liquides »

Pourtant, sans que sérieusement je tombe, j’attends…

A mon poste de vigie, je patiente et je tremble

Sans trouble, petitement je m’alimente et je devance… toutes les peines et toutes les joies dont mon coeur saura se nourrir, depuis toi

Une nouvelle année commence

Vers quel voyage nous dirigeras-tu ? Vers quelle randonnée nous absorberas-tu ? Vers quelle merveille nous aligneras-tu ?

Je ne veux que « du ciel » !

De manière inquiétante, mes pieds continuent de s’enfoncer dans l’inertie du couchant ; ils le font depuis si longtemps…

Que j’en ai oublié de les soigner

Mes pieds, encore, me portent sans broncher, mais me signalent que le sable des dunes, bien vivement, les lorgne et les appelle

Mes pieds sont à toi !… Fais-en ce que tu veux

Mais ne les abîme pas ; ils sont si précieux

Le désert est peut-être trop grand pour eux, mais ils l’aiment… pour sa superbe et pour son flegme

Majestueux et lancinant, le vent y est plus sonore et plus sec ; brillantes et échauffées, les couleurs y sont plus contrastées et plus nettes

Avec toi, déjà, je me sens… comme par « lui » enveloppée et ensorcelée

Seule, par l’effort, je me projette... visiblement confortée et métamorphosée

Sur le haut de ma crête, je progresse à franches enjambées

Tu me rejoins sans parler

Ensemble, nous nous éblouissons de lumière dorée… à nous en évanouir dans d’autres dimensions

Ensemble, à perte de vue, nous nous éprenons des paysages « martiens »

Et, sur un air de Debussy, à genoux, nous nous signons…

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