35 - A force de formes « abstraites »
2 septembre
Les restes de fatigue ne sont pas ceux d’une trop courte nuit, mais bien ceux d’une astreinte à écrire trop approfondie, et en des temps trop rapprochés
L’intensité de l’exercice finit par tuer la possibilité même de production d’images — qui, naturellement, s’usent au fil des passages
Mes capacités de filtration deviennent faibles et distendues : la forme se relâche ; ou, à force d’être retravaillée, se sophistique d’une manière qui n’est plus ni fluide, ni digeste
Simplifier ; relire et encore relire, et faire vivre « la rivière de mots » en un débit rapide et palpitant
Jusqu’à penser qu’il ne peut en être autrement
Et que la Nécessité ne s’en soustraira pas
Puis, exsangue, lâcher l’en-cours, le flow, le « in progress », pour récupérer de l’émotion — s’il en reste, au beau milieu des formes, toutes abstraites
L’épuisement parfois est total ! Et le lavage de cerveau, évident !
Les forces de récupération tardent à se faire sentir : la saturation des couleurs va-t-elle revenir ? Mes sentiments ne se concentrent plus, ne s’affermissent plus…
Comme essoré, leur éprouvé se manifeste terne et blafard, triste et vidé — hagard
Le ressort a perdu son tonus, a ripé ou bien s’est cassé ; la dynamique s’est effondrée… générant un halo interne de vague confusion ; la résistance s’est décrispée… jusqu’à plus du tout de réponse au bout
L’étincelle s’est mouillée — noyant les paysages dans un brouillard blanc et dense, même si mobile et vaporeux : simplement, on ne sait plus « où l’on est »
… ni quelle piste l’on suit
On n’en connaît pas la suite ; et on en a oublié la genèse !
Rien ne fait plus sens, ni récit
« Rien » se parcourt lui-même, en sinuant à ras la terre, et en bouclant sur sa propre chorégraphie
Le tableau, mou et inconsistant, n’évolue pas ; l’humeur non plus, disparaissant même au profit d’une sourde dépression : en soi, plus d’appui, plus de projection, plus de lendemain
On n’envisage plus
Coller à « ce qui est » — pas davantage
Dans l’entre-deux, je me recouche… A peine
Et je réémerge, très blême
Je n’ai plus rien à exprimer, plus rien à balancer, plus rien à gémir
Ma tête, emplie d’espace, laisse voler les oiseaux libres et légers : elle ne saisit, ni ne vibre rien ; moite et passif, mon corps tout entier, lui, reste veule et vacant
Sans caisse de résonance, les sons demeurent mats et écourtés
L’inertie globale tourne dans le vide et peu à peu s’enfonce dans une torpeur épaisse et gluante
Vives et brèves, de petites incisions soniques — celles, peut-être, de l’Ange ?
… mais qui n’atteignent que ma respiration, lente et régulière, profonde et habitée
Je ne me perturbe pas, mais soupire un grand coup
Comment, à l’évidence, mieux me disposer à « l’éveil » ?… Et me (re)synchroniser de corps et d’esprit — les deux ensemble ?
Comment retrouver là où, habituellement, « je loge » ? Et, physiquement, le réenclencher, le réenchanter, le reparfumer ?
A « petits pas », avancer, sans rien saborder
Résolument, mais à-tâtons, se réapproprier ce que l’on sait un jour avoir été — « soi » —, dans l’express flamboiement d’une résurrection
Avec les séquelles de la nausée passée
Avec l’inconfort de s’être vue ainsi « diminuée »
Amoindrie, prostrée, délitée ; telle une flaque, répandue — sans tenue ; tel un corps… blanchi et gonflé, végétatif et déformé, spongieux et démembré
Tel un poulpe… sans tentacules, sur lui-même avachi
Telle une anémone… décolorée, sur elle-même rétractée
On attend la mort pour nous délivrer, pour nous exaucer
Nos vœux sont succincts : AIMER
Se ré-illuminer dans l’altérité — dans l’attention et la bienveillance, mutuelles et corrélées
La réciprocité : l’avènement d’un potentiel désert, quand celle-ci n’est pas avérée et prouvée
Errer, assoiffé, sans plus de scénario à conjurer, de trouble à dissimuler, de parade à inventer ; se traîner, telle une chique, sur le sable sec et mouvant ; y rencontrer une araignée…
Avec elle, un peu bavarder
Et l’entendre nous dire que, comme elle, « on est avide et laide ! »
S’en contenter
Ne pas réagir, et puis comprendre… le commun de la remarque : on a la migraine
Dans l’ellipse, tout s’inscrit ; dans le non-dit, tout se crie
Je m’endors alors près des fleurs, qui me font bouclier — solution et protection : jamais elles ne trahiront « qui je suis »… ou « qui je ne suis pas »
Leur tapis, sous moi, me fait linceul ; pas besoin de cercueil
La migraine ne part pas : tu n’es pas là
« Le mal-être » s’intensifie dans la grâce relative du matin bruyant et encrassé, dans l’indécision humaine au fil d’une temporalité lourde et dévoyée, dans l’interrogation disruptive d’un sonar devenu sourd et malvoyant
Rien ne vient les relever
Rien ne pourrait les soulager
Tout reste à endurer
Soudain, il pleut… Comme à l’ordinaire, quand l’eau du ciel ne prévient pas et quand, drue sur la chaussée, en un temps record, elle s’abat, puis s’en va
Un rafraîchissement : une douche froide !… pour à « l’être » sans doute revenir — sans toujours s’épanouir
Tu n’es pas là — je sais pourquoi
Je me retrouve dans cet état, léthargique et tragique, où, en moi, les fourmis font la loi : infatigables travailleuses et dociles partenaires, elles grouillent et s’agitent au devant de mon front et au dedans de mes yeux
Je ferme un instant les paupières et respire ; ma flegme m’assoupit
… juste avant « une brèche » !… un éclair de présence, quand, à moi, juste je reviens et quand, dans le blanc de la page, avec mordant, je tiens !
Vous n’y voyez rien
Mes rêves de nuit s’incrémentent aux rêves de jour qu’ici, impudiquement je livre
A eux tous, ils font ma survie
A eux tous, ils me définissent dans la non-substance « vacuitaire » de l’instant, ivre et galopant
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